Le grand reset de l'UX : pourquoi le focus de l'IA sur les modèles fondamentaux redéfinit les frontières du design.

  • Carl-Stéphan Parent
  • Mis à jour le
UX design

Temps de lecture estimé : 5 minutes.

 

Une transformation silencieuse, mais radicale est en train de se dérouler sous nos yeux. Elle redéfinit progressivement mais assurément les fondements mêmes de la conception d'expériences. Au cœur de ce bouleversement, un paradoxe : les géants de l'intelligence artificielle, qui façonnent notre avenir technologique, semblent reléguer l'expérience utilisateur, ou UX, au second plan. Mais que signifie cette désertion apparente de l'expérience utilisateur par les géants? Est-ce la fin de l'UX telle que nous la connaissons, ou au contraire, l'aube d'un rôle plus stratégique et systémique? Ce rapport se propose d'explorer cette fracture, d'analyser le "grand reset" de l'UX, et d'examiner comment l'IA redéfinit le métier du designer, avant de tirer des implications stratégiques pour l'ensemble du secteur.

 

Ce qu’il faut retenir :

  • Les géants de l'IA se concentrent sur la performance brute de leurs modèles, reléguant l'expérience utilisateur au second plan ;
  • Ce désintérêt ne crée pas une opportunité durable pour les startups qui se contentent d'ajouter une "surcouche" d'UX à une technologie tierce ;
  • L'UX est en pleine mutation, passant d'une discipline de conception d'interfaces à un rôle stratégique et systémique ;
  • L'IA devient également un puissant outil pour les designers, capable d'automatiser des tâches comme l'analyse de données et les tests A/B ;
  • Le nouveau rôle du designer UX intègre un impératif éthique, en se concentrant sur la transparence, l'explicabilité et l'équité des systèmes d'IA.

 

1. - La déconnexion stratégique et le nouvel impératif de l'UX.

L'analyse de la dynamique actuelle du marché de l'intelligence artificielle souligne une tension stratégique majeure, au cœur de laquelle se trouve l'expérience utilisateur (UX). Alors que l'UX a historiquement été un élément différenciateur clef, les géants de l'IA se sont résolument concentrés sur la performance brute de leurs modèles fondamentaux. Cette démarche est le reflet d'une course à la suprématie technologique, où la valeur repose sur l'infrastructure technologique et les capacités de calcul correspondantes, plutôt que dans l'interface finale. Cette approche a des implications profondes, en particulier pour les startups, pour lesquelles le simple fait d'ajouter une "surcouche" d'UX à une technologie préexistante ne constitue pas un modèle d'affaires durable. La valeur principale réside dans le modèle lui-même, pas dans l'enveloppe qui le présente.

Il serait toutefois erroné de conclure que l'expérience utilisateur est devenue obsolète. Au contraire, cette période marque une transformation structurelle et un "grand reset" pour la discipline. L'UX ne se limite plus à la conception d'écrans statiques ou à l'amélioration de la fluidité d'une application. Elle est en train de muter vers ce qu'elle aurait toujours du être : une fonction stratégique, passant de la finition d'un produit à sa conception même. L'avenir de l'UX réside dans la conception de systèmes auto-adaptatifs, dans un rôle de médiateur entre les impératifs techniques et les besoins des utilisateurs, et dans la mise en œuvre de principes éthiques pour garantir la confiance et la transparence.

2. - UX : pourquoi les géants de l'IA le relèguent au second plan et l'opportunité manquée des startups.

Les principaux acteurs de l'intelligence artificielle, tels que Google DeepMind, OpenAI ou Microsoft, ont pris une décision stratégique qui redéfinit les priorités du secteur. Contrairement à de nombreuses entreprises technologiques qui misent sur une interface utilisateur soignée pour se différencier, ces mastodontes se concentrent d'abord et avant tout sur la performance brute de leurs modèles. Leurs efforts et leurs investissements massifs sont dirigés vers la formation de systèmes plus fiables, plus rapides et plus puissants. Pour l'heure, la valeur se joue encore principalement sur la puissance du modèle et non sur l'interface qui y donne accès.  

Cette orientation, qui relègue l'expérience utilisateur au second plan, a des répercussions directes sur les startups. En effet, en se concentrant sur une "surcouche" d'UX pour une technologie qui ne leur appartient pas, ces jeunes entreprises se retrouvent avec un modèle d'affaires non durable. La valeur ne réside pas dans l'enveloppe, mais dans le moteur sous-jacent. Si un géant de l'IA décide d'améliorer l'interface de son propre modèle, l'offre de la startup perd sa raison d'être, ce qui rend cette stratégie précaire et peu prometteuse sur le long terme.

3. - La fracture stratégique : la course à la suprématie de l'IA "sans UX".

3.1. - La stratégie "Foundation-First" des géants de l'IA.

La décision des grands acteurs du secteur de ne pas faire de l'UX leur priorité n'est pas un manquement, mais une orientation stratégique délibérée, dictée par la nature même de la nouvelle économie de l'IA générative. Des entreprises comme OpenAI, Google DeepMind et Microsoft, par leur taille et leur capacité d'investissement, sont les seules à pouvoir engager les capitaux colossaux nécessaires pour construire et affiner les modèles fondamentaux. Ces modèles, qui constituent la base de l'IA générative, nécessitent des infrastructures de calcul massives et des jeux de données d'une ampleur sans précédent. Leur avantage concurrentiel n'est pas dans l'interface accessible au grand public, mais dans la performance intrinsèque de leurs systèmes, dans leur vitesse d'exécution et leur fiabilité. C'est un jeu d'échelle et de puissance technologique qui se joue en coulisses, loin du regard des utilisateurs finaux.

3.2. - La logique d'affaires : capturer la valeur à la source.

Cette priorité accordée à la performance brute des modèles est une conséquence directe de la façon dont la chaîne de valeur de l'IA est structurée. Dans l'état actuel du marché, la valeur la plus significative se situe au niveau de la fondation technologique. Le développement et la maintenance de ces modèles représentent la barrière à l'entrée la plus élevée pour de nouveaux concurrents. En contrôlant cette couche de base, ces entreprises sont en mesure de monétiser leur technologie à travers l'accès à leurs API ou par des licences d'utilisation. Les coûts prohibitifs de la recherche et du développement de modèles concurrents créent un quasi-monopole ou un oligopole naturel, ce qui confère aux acteurs en place un pouvoir considérable pour dicter les termes du marché.  

4. - La transformation de l'UX : de l'interface au design systémique

4.1. - Le grand reset de l'UX.

Si les géants de l'IA relèguent l'expérience utilisateur au second plan, cela ne signifie en aucun cas qu'elle est en voie de disparition. Au contraire, elle est en pleine mutation. La discipline de l'UX connaît un "grand reset", une transformation structurelle qui rebat les cartes et redéfinit sa valeur apportée à l'entreprise. Le métier d'UX designer s'éloigne (enfin ?) de son rôle traditionnel de "producteur d'écrans" pour devenir un acteur stratégique. Le focus n'est plus sur la finition du produit, mais sur sa conception à un niveau systémique et stratégique.  

4.2. - Des interfaces statiques aux systèmes auto-adaptatifs.

La révolution de l'IA est en train de changer la nature même d'un "produit" numérique. Traditionnellement, un produit se matérialise par une interface fixe : un site web, une application mobile. L'UX consistait à optimiser ces écrans pour la navigation et l'interaction. Mais l'IA rend désormais possible la conception de "systèmes auto-adaptatifs" où les interfaces ne sont plus fixes, mais "générées ou personnalisées dynamiquement". L'IA permet d'adapter le contenu et l'apparence en temps réel en fonction du profil et du comportement de l'utilisateur, ce qui devrait mené à une hyperpersonnalisation des expériences. Par exemple, des services de streaming comme Netflix et Spotify utilisent déjà des algorithmes pour suggérer du contenu, améliorant ainsi la satisfaction et la fidélité des utilisateurs. Le rôle du designer n'est donc plus de créer une seule version de l'interface, mais de concevoir le système et les règles qui régissent son adaptation constante.  

4.3. - Le rôle redéfini du designer UX.

Dans ce nouveau paradigme, le rôle de l'UX designer évolue fondamentalement. Il ne s'agit plus seulement de "produire des écrans", mais de devenir un "médiateur" et un "partenaire stratégique" entre les équipes techniques, les objectifs commerciaux et les besoins des utilisateurs. La discipline doit donc se repositionner pour se concentrer sur la création de valeur et l'intégration des enjeux d'affaires. L'urgence d'adaptation est claire : les designers doivent élargir leurs compétences pour inclure la compréhension des modèles d'IA, de la logique produit et du design conversationnel. La pertinence future de la profession sera définie par sa capacité à orchestrer des systèmes entiers, en intégrant harmonieusement les données, l'IA et la stratégie d'entreprise.

5.  - L'IA comme catalyseur pour des workflows UX améliorés.

L'IA n'est pas seulement un défi pour l'UX, c'est aussi un outil qui transforme et améliore les processus de conception. Elle automatise les tâches répétitives et augmente les capacités des équipes de design, leur permettant de se concentrer sur des enjeux plus stratégiques.

5.1. - Automatisation de l'analyse des données et des insights.

L'IA excelle dans l'analyse de vastes ensembles de données utilisateurs pour identifier des modèles complexes qui sont souvent "imperceptibles à l'œil humain". Des outils tels que Google Analytics 4, Hotjar et Mixpanel utilisent l'intelligence artificielle pour collecter et analyser les comportements des utilisateurs en continu, fournissant ainsi aux équipes des rapports d'insights en temps réel. Cette capacité permet une compréhension approfondie et actualisée, facilitant des ajustements rapides et ciblés pour améliorer l'expérience.

5.2. - Accélération du prototypage et des tests A/B.

La phase de conception est considérablement accélérée par l'IA. Des outils innovants comme Uizard permettent de générer rapidement des wireframes à partir de simples descriptions textuelles, réduisant ainsi le temps de conception. L'IA transforme également les tests A/B en un processus automatisé. Des plateformes avancées telles qu'Optimizely exploitent l'intelligence artificielle pour définir dynamiquement les variantes de test, analyser leurs performances en temps réel et proposer des recommandations d'optimisation basées sur des données concrètes. Cela permet d'identifier rapidement les éléments les plus performants et d'améliorer continuellement l'expérience de manière itérative et data-driven.

5.3. - L'essor de l'hyperpersonnalisation et des interfaces conversationnelles.

L'IA a permis à la personnalisation d'atteindre de nouveaux sommets. Des outils sophistiqués comme Dynamic Yield et Evergage utilisent l'IA pour adapter dynamiquement le contenu en fonction des préférences de chaque utilisateur. Cette personnalisation avancée se traduit par un engagement accru et une satisfaction nettement améliorée. Parallèlement, le développement d'assistants vocaux comme Alexa ou de chatbots intelligents, propulsés par le traitement du langage naturel, transforme la manière dont les utilisateurs interagissent avec les systèmes numériques. Les designers UX sont désormais chargés de concevoir des dialogues intuitifs et naturels qui comprennent le contexte et s'y adaptent.

6. -  L'impératif éthique et humain : concevoir la confiance à l'ère de l'IA

6.1. - Le déficit de confiance : vers une nécessaire transparence ?

La généralisation des systèmes d'IA a créé un nouveau défi fondamental : le déficit de confiance. À mesure que l'IA prend des décisions de plus en plus complexes et impactantes, les utilisateurs doivent pouvoir comprendre comment ces résultats sont obtenus. La transparence et l'explicabilité de l'IA ne sont plus des options, mais des impératifs stratégiques pour instaurer un lien de confiance durable. Les designers UX ont la responsabilité de concevoir des solutions qui rendent les algorithmes intelligibles, par exemple à travers des "représentations visuelles, des messages clairs ou des explications simples de processus complexes". Cette "IA explicable" est une condition préalable à l'acceptation et à l'adoption des systèmes par les utilisateurs, qui souhaitent comprendre comment leurs données sont utilisées et avoir un certain contrôle sur leur traitement.

6.2. - La responsabilité dans le design : vie privée et équité algorithmique

L'essor de l'hyperpersonnalisation, bien qu'il s'agisse d'un puissant levier de l'expérience utilisateur, impose de nouvelles responsabilités éthiques aux designers. Cette personnalisation repose sur la collecte et l'analyse de vastes quantités de données personnelles. L'UX designer, en tant que gardien du parcours utilisateur, doit désormais s'assurer que le traitement de ces données est clairement encadré et transparent pour garantir aux utilisateurs qu'ils gardent le contrôle de leurs informations. Cette préoccupation va au-delà de la simple conformité réglementaire ; il s'agit de concevoir des produits qui respectent la dignité de l'utilisateur.

De même, le risque de biais et de discrimination inhérent aux modèles d'IA est une autre dimension éthique que les designers doivent maîtriser. Le design de l'expérience utilisateur est directement impacté si les modèles reposent sur des "jeux de données déséquilibrés". Un biais dans les données d'apprentissage peut conduire à une expérience utilisateur injuste ou discriminatoire pour certaines catégories d'utilisateurs. Le rôle du designer UX s'étend ainsi à la garantie d'une équité algorithmique et à la prévention des préjudices systémiques. En intégrant la transparence, la responsabilité et l'équité dès la phase de conception, l'UX devient une fonction non seulement plus efficace, mais aussi plus éthique, renforçant la confiance et assurant une utilisation responsable de l'IA.

7. - Implications stratégiques et perspectives d'avenir.

7.1.  - Pour les startups : trouver une opportunité durable.

Le simple fait de proposer une meilleure interface sur un modèle d'IA tiers n'est pas une stratégie viable pour les startups. La véritable opportunité réside dans la création d'une valeur durable qui ne peut être facilement répliquée par les géants de l'IA. Pour y parvenir, les startups doivent soit se spécialiser dans des niches de marché pour lesquelles l'IA générative standard n'est pas adaptée, soit développer leurs propres jeux de données uniques et propriétaires, ou encore créer des outils spécialisés qui répondent aux besoins émergents de la nouvelle génération de designers UX. Au lieu de concurrencer les géants sur la puissance du modèle, elles doivent les concurrencer sur l'expertise, la spécialisation et la création de systèmes d'IA nativement éthiques et transparents.

7.2. - Pour les entreprises établies : requalification et réorganisation.

Les entreprises plus établies doivent reconnaître que l'intégration de l'IA ne se limite pas à des projets techniques isolés. Elles doivent investir de manière significative dans la requalification de leurs équipes UX pour que ces dernières deviennent des partenaires stratégiques, capables de penser en termes de systèmes et non plus seulement d'écrans. L'UX et l'IA ne doivent pas opérer en silos. Leur intégration est essentielle pour créer les produits de la prochaine génération, où l'expérience n'est pas une simple couche de finition, mais le résultat d'une conception holistique qui inclut la logique des données, le modèle et les impératifs commerciaux.



Au terme de cette analyse, une conclusion s'impose : la dynamique actuelle entre l'intelligence artificielle et l'expérience utilisateur n'est pas un statu quo, mais une phase de transition. La rupture stratégique entre les géants, qui privilégient le modèle sur l'interface, et les startups, qui ne peuvent se contenter de proposer une "surcouche" précaire, oblige le métier du designer à se réinventer. L'UX est en train de passer de la production d'écrans à la conception de systèmes stratégiques et éthiques, en exploitant l'IA comme un catalyseur pour l'automatisation et l'hyperpersonnalisation. Ce nouveau paradigme met en lumière l'urgence de requalifier les compétences et de repenser la collaboration pour créer des produits de la prochaine génération. Comment les entreprises et les designers s'adapteront-ils à cette ère où la valeur se déplace de l'interface vers le modèle ? Comment pouvons-nous garantir que les systèmes intelligents de demain seront non seulement performants, mais aussi éthiques, transparents et profondément centrés sur l'humain ?

 

Sources :

  • "Pourquoi l'UX n'est pas le sujet prioritaire pour les géants de l'IA… et n'est pas pour autant une opportunité durable pour les startups" in FrenchWeb.fr (01/08/2025) [09/09/2025][https://www.frenchweb.fr/pourquoi-lux-nest-pas-le-sujet-prioritaire-pour-les-geants-de-lia-et-nest-pas-pour-autant-une-opportunite-durable-pour-les-startups/456489] ;
  • Katia Geisler et Annika Holzwarth, "L'UX design à l'ère de l'intelligence artificielle" in Sopra Steria (20/05/2025) [09/09/2025][https://www.soprasteria.com/fr/perspectives/details/l-ux-design-a-l-ere-de-l-intelligence-artificielle] ;
  • Auteur, "IA & UX Design : L'avenir du design au service de l'utilisateur" in blog.hubspot.fr (01/01/2025) [09/09/2025][https://blog.hubspot.fr/website/ia-ux-design] ;
  • Kate Moran, "Le grand reset de l'UX 2025 et au-delà" in blog-ux.com (01/01/2025) [09/09/2025][https://blog-ux.com/le-grand-reset-de-lux-2025-et-au-dela/].